Dig, baby, dig

Voici un deuxième article traduit du blogue de Strong Towns.

Le système de financement de nos nouvelles infrastructures est ancré dans les modèles des années 1950. Quant aux infrastructures existantes, le financement de leur entretien n’est pas sérieux. Combinées, ces deux réalités ont des conséquences difficilement justifiables pour toute personne se considérant rationnelle.

Transportation for America a édité un rapport sur l’état des ponts aux États-Unis. Il devrait être révélateur pour quiconque s’intéresse de près ou de loin au débat sur l’avenir des infrastructures aux États-Unis [et ailleurs en Amérique]. Titré The Fix We’re In For: The State of Our Bridges, ce rapport présente l’état de la situation dans les moindres détails, état par état, comté par comté.

Par exemple, l’état du Minnesota compte 1149 ponts structurellement déficients, qu’il faut donc entretenir et réparer, voire remplacer. Selon Transportation for America, la facture de toutes ces interventions s’élèverait à 500 M$. Mais là n’est pas le sujet de cet article; d’autres s’en sont déjà bien chargé. Nous nous attarderons plutôt à ce que nous appelons le « Bon vieux projet économique qui refuse de mourir » (Old Economy Project that Refuses to Die), ou si vous voulez, le pont St. Croix.

Le pont proposé, au coût de 670 M$, traversererait la rivière St. Croix, laquelle est en même temps la frontière entre le Minnesota et le Wisconsin. La Ville de Stillwater défend depuis longtemps ce projet, qu’elle perçoit comme une solution à ses problèmes de congestion, puisque le pont actuel donne sur son centre-ville. Elle a même financé un groupe qui fait la promotion du nouveau pont, soutien qui s’est avéré être illégal. Le pont offrant une grande capacité routière le plus près est situé à quelques 12 km au sud.

Le pont Stillwater (B) traverse la rivière St. Croix environ 12 km au nord du pont de l’autoroute I-94, près de Hudson (A).

Supposons, pour le bien de la discussion, que ce nouveau pont St. Croix soit un projet valable (ce n’est pas le cas, mais supposons). Les américains se voient aujourd’hui contraints à de difficiles choix, en particulier en ce qui a trait aux dépenses en infrastructures. À l’heure où l’entretien et la réparation de plus de 1100 ponts est sous financée, il est primordial de comprendre pourquoi ce projet verra sans aucun doute le jour. Nous pourrons ainsi mieux saisir pourquoi nous sommes dans une situation financière si problématique, pourquoi nos infrastructures s’effondrent et que rien de ce que, selon toute apparence, nous ferons n’a de chance d’améliorer la situation.

Le pont St. Croix est un projet très dispendieux. En fait, il devrait coûter plus que TOUTES les réparations nécessaires pour les 1149 ponts du Minnesota.

Si l’on ne regardait pas les chiffres, on pourrait croire que le pont St. Croix est essentiel pour répondre aux problèmes de circulation. Il n’en est rien. Ce pont accueillera 16 000 véhicules par jour. En comparaison, les 1149 ponts délâbrés du Minnesota combinés servent au passage de 2,4 millions de véhicules par jour.

Cela vous paraît fou ? Oui, ça l’est. Comment des personnes rationnelles peuvent mener un État à dépenser 670 M$ sur un seul pont dont la capacité est de 16 000 véhicules par jour alors que 1149 ponts accueillant 2,4 millions d’automobiles par jour, sont en décrépitude ? Pourquoi ne pas d’abord mettre cet argent sur la réparation des ponts existants ? Quel intérêt y a-t-il à ajouter un pont dans le réseau routier  alors qu’on peine à entretenir ceux déjà en place ?

La réponse est d’une simplicité désarmante, et est la clé pour comprendre ce qui fait que les infrastructures américaines sont en si piteux état.

Il est possible d’obtenir de l’argent de Washington pour construire de nouvelles infrastructures, mais il est excessivement difficile, voire impossible, d’en obtenir pour entretenir les infrastructures existantes.

En d’autres termes, l’entretien relève des gouvernements locaux. L’expansion du réseau routier est financée par Washington (D.C.) à travers divers programmes. Mais l’effort soutenu de l’entretien est relégué aux palliers de gouvernement inférieurs. Autrement dit, il appartient à l’État du Minnesota d’entretenir ses ponts. Le fédéral débourse peut-être un peu à cet égard, mais essentiellement, les ponts existants sont sous la responsabilité financière de l’État. Or, le fait que 1149 ponts soient piètre état démontre que ce système ne fonctionne pas tellement bien.

Le Minnesota peut bien refuser l’argent pour la construction du pont St. Croix, mais ça ne lui dégagera pas un montant semblable à d’autres fins, comme l’entretien des ponts existants. Si le Minnesota refuse l’argent, celui-ci ira simplement à un autre État. Aucun problème ne sera résolu, ni celui de la congestion à Stillwater, ni celui des 1149 pont en mauvais état. Ainsi, un élu local pragmatique, conscient des avantages à court terme du pont sur la congestion à Stillwater, et du délai de 50 ans ou plus qui le sépare des responsabilités qui en découleront, prendra une décision rationnelle et appuiera le projet. Bien peu de gens parmi les lecteurs de ce blogue seront là pour assumer les conséquences financières de l’entretien de ce pont lorsqu’il sera lui-même en déclin.

Pensez-y un instant et mettez-vous à la place d’une personne qui, dans 50 ans, constatera que le pont de Stillwater a besoin d’être entretenu. Ce pont accueillera alors un faible nombre d’automobiles, mais coûtera des sommes astronomiques, bien au-delà des capacité de paiement, ou du moins de ce qui sera justifiable en fonction du débit. Nos enfants et petits-enfants débourseront-ils le nécessaire pour réparer le pont ou ignoreront-ils le problème ?

S’ils suivent nos traces, ils ignoreront le problème. Uniquement au Minnesota, 1149 ponts construits par les générations précédentes nécessitent aujourd’hui que nous les entretenions. Or, nous ne le faisons pas.

D’ailleurs, pourquoi le ferions-nous ? Ce n’est pas une question lancée en l’air. Il faut soulever le fait que peu de ces ponts sont des investissements rentables. Le même procédé qui force l’adoption du projet de pont St. Croix a déjà été utilisé pour justifier tous ces autres investissements. Aucun système n’a été mis en place pour assurer que les investissements soient financièrement valables ou pour en tirer profit une fois construits. La taxe fédérale sur l’essence n’est qu’un incitatif de plus pour ce pallier de gouvernement à encourager les gens à consommer plus d’essence. La construction de ponts pour résoudre les problèmes de congestion, sans réelle évaluation de leur rentabilité économique, va exactement dans le même sens.

Depuis deux générations nous poussons cette folie plus loin. Regardez autour et voyez ce que nous avons créé. Partout des infrastructures défaillantes. Les coûts pour les entretenir dépassent largement nos capacités de paiement. De toute façon, quelles dépenses pourrions-nous justifier en fonction de la création de valeur associée ? Afin de maintenir ce système, nous nous sommes endettés, non seulement en tant que société, mais même à l’échelle des ménages. Quelle est donc la suite?

Selon toute vraisemblance, pour le moment du moins, nous continuons à creuser notre trou toujours plus profond. “Dig, baby, dig.”

Cet article est la traduction de Dig, baby, dig, écrit par Charles Marohn, publié le 24 octobre 2011 sur Strong Towns. Autre article traduit de Strong Towns : Les frais cachés des développements en campus.

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